Interview de Meuj, rappeur strasbourgeois

« La musique ça m’émeut, ça peut vraiment me toucher ».

Authentique dans sa manière de vivre sa musique, Meuj l’est tout autant dans cette interview qu’il a accordé à l’équipe de SP3AK3R.

A travers de nombreuses archives, anecdotes et souvenirs, l’interview retrace, avec humour et une certaine émotion, ses débuts dans le milieu, sa vision du rap. Révélé il y’a 10 ans à travers un groupe qu’il formait « BAK », Meuj a fait son chemin, reconnaissable à son flow unique, tout en s’inspirant des tendances du moment.

De son populaire morceau « Mise à l’amende » en passant par « Belve dans le verre », tourné à Marseille, l’artiste continue de surprendre et de ravir son public fidèle et toujours plus large.

D’Oxmo Puccino, à Iam, en passant par Mafia K1 Fry, Sparrow, Djoudjou, Abdelos ou LAR, Meuj nous parle des artistes qui l’ont inspiré, et nous livre ses impressions sur l’évolution du hip hop d’hier à aujourd’hui.​

Portrait.

 

Pour les lecteurs speaker qui te découvrent aujourd’hui est ce que tu peux te présenter ?

Je m’appelle Mehdi, 27 ans, en couple, un enfant.

Je viens du Neudorf, grandi au Neudorf, jamais quitté le Neudorf.

Quand j’étais plus jeune, j’étais un très bon footballeur. J’ai joué à Vauban, au Sporting…

Après j’ai eu une fracture du tibia j’ai fait de la rééducation et 3 mois plus tard ça a reclaqué…

Là c’était fini. J’avais 13 ans, et c’est là que j’ai commencé à écrire. J’écoutais beaucoup LIM.

Il a beaucoup influencé notre génération.

 

Comment tu t’es lancé dans le rap, avec qui ? Depuis quand ? Moi je t’ai connu y a presque 10 ans avec le morceau « pour mes cassos »… 

 

Ce qui me fait plaisir c’est que t’as gardé les mêmes codes. Moi j’ai quitté le Neuhof pour faire une école de commerce j’étais loin de chez moi, j’étais entouré de personnes qui me ressemblaient pas vraiment, pas issues des quartiers, et je dois avouer que ta musique a rythmé mes soirées…

Ça fait grave plaisir …savoir que tu fais plaisir à des gens qui sont loin, tu les fais, je sais pas comment dire… tu les fais voyager. On fait ça pour ça à la base, parce qu’on aime ressentir ça, alors quand tu le fais ressentir à quelqu’un je te dis pas le bien que ça procure. L’argent c’est secondaire.

Quand on aime la musique je pense que c’est ça la vraie source de motivation, c’est ce genre de retour. Sinon j’aurais déjà arrêté je pense, si j’avais pas eu ce genre de retour. Ou sinon je ferais ça que pour moi, dans mon coin.

 

Tu t’es lancé comment dans le rap ? A quel âge t’as démarré  ?

Vers 13 ans … LIM, je connaissais toutes ses musiques par cœur, je connaissais tous ses morceaux !

Tellement j’écoutais ses musiques je connaissais ses structures…

Je rappais toujours devant un pote quand y avait du LIM. Et un jour il m’a emmené chez lui, il m’a enregistré sur une web cam. Après j’ai fait ça tout seul chez moi, avec une web cam et un logiciel et je m’enregistrais tout seul.

Quand j’ai eu 14 – 15 ans, un très bon pote à moi qui venait de Guadeloupe est venu s’installer au quartier. C’était un vrai rappeur de l’époque,  toujours avec son haut-parleur avec lui, un cahier dans le sac …  il nous a réuni et il a fait un petit groupe « BAK ». Aujourd’hui il est sur Paris, connu sous le nom de Thug Zeyo.

Il nous a motivé de fou, il était trop fort. On a fait le morceau « pour nos cassos ». Après certains n’ont pas continué, en fait y a que moi qui ait continué du groupe.

Rappelle nous l’histoire de ton fameux blaze ? 67g, pourquoi 67 meuj ? Pourquoi tu l’as changé ?

Déjà 67g, 67 grammes, c’est le gars qui nous a fait rapper à l’époque dont je te parlais (Nath) qui m’avait donné ce blaze. Il me l’a donné et je l’ai gardé.

Après, avec le temps, je me suis dit c’est un peu trop cliché… et je me suis dit pourquoi pas 67 meuj, et puis j’ai enlevé le 67, de toute façon avec le temps les gens ils connaissent meuj !

 

Quels sont les artistes qui t’ont influencé ?

LIM, Abdelos, sans lui je sais pas si je me serais lancé dans le rap… pour moi le rap c’était Paris, Abdelos c’est le 1erde ma génération …

Tout le monde écoutait « quand t’écoutes mes textes t’as l’impression de faire le tour du NHF… … » c’est un classique !

A l’époque y avait rien, pas de plateformes comme maintenant, mais tout le monde avait sa musique, même dans les patelins !

Lui il aurait du percer en 1er Abdelos, il avait et il a toujours le potentiel.

Il a une plume vraiment à part, c’est la figure du mec du Neuhof, l’arabe qui parle gitan…. Un Grand Monsieur Abdelos…

Y en a plein d’autres, comme Rohff, Mafia K1 fry, eux visuellement c’était des personnages…

T’es plus un rappeur à l’ancienne tu te retrouves dans Aketo, Sniper, Funky Family ? Est-ce que je me trompe ?

Tu te trompes pas du tout ! C’est exactement ça.

 

Et aujourd’hui tu écoutes quel type de rappeurs ?

J’écoute un peu de tout, j’écoute pas que du rap. J’écoute toute sorte de musique, de la funk…., j’aime la musique.

La musique ça m’émeut, ça peut vraiment me toucher.

 

Sur Strasbourg quels sont les rappeurs que tu apprécies ?

Y en a pas mal… LAR, Sparrow, 911, Abdelos, Heder, j’ai fait un clip avec lui à Ampère, Djoudjou…

D’autres que j’oublie…

Si aujourd’hui si on te propose de faire un feat avec LAR, Abdelos, Sparrow, Djoudjou…

Mais ça se fait, ça se fait….

C’est bien parce que maintenant ça commence à un peu plus se mélanger.

Avant y avait une sorte de barrière… Neuhof, Neudorf, Meinau, on s’est toujours mélangé mais au-delà on se mélangeait pas avec les autres quartiers. Et c’est dommage…

Maintenant on a fait des rencontres avec Sparrow… maintenant c’est mon pote c’est au-delà de la musique.

On a perdu du temps grave à l’époque on avait une mentalité fermée, j’ai jamais fait le pas moi non plus… je sais pas pourquoi, mais on avait pas envie de se mélanger.

 

Comment tu peux définir ton style musical ? On peut te classer dans une catégorie du rap ?

C’est une bonne question, j’essaie de pas avoir un seul style…j’essaie de faire tout, je peux te sortir un son mélancolique, et après te sortir un son qui est joyeux. Ça peut être une qualité ou un défaut, mais moi j’aime pas m’arrêter à un truc, à un style.

Demain si j’aime bien la prod je vais poser.

 

Pourquoi certains rappeurs aujourd’hui ils émergent, et d’autres, malgré le talent qu’ils peuvent avoir, soit ça décolle pas, soit c’est plus difficile de percer… il manque quoi d’après toi ?

Le problème il est pas à Strasbourg, de nos jours y a tellement d’artistes, c’est difficile de faire son trou, faut du talent, faut un personnage, faut beaucoup de bagages … Et tu peux avoir tout ça mais c’est pas ça qui va te faire percer non plus.

Regarde ce que les gens écoutent, les gens qui percent de nos jours c’est ceux qui font de la promo à fond, presque on te force à les écouter. C’est l’industrie du rap, y a trop d’argent…

De nos jours ceux qui percent c’est ceux que les majors veulent te vendre.

Y a ça, et les connaissances, faut avoir un réseau, connaître les bonnes personnes …

Après tout le monde peut casser les codes et rentrer dans le cercle, je dis pas que demain ça se peut pas que j’éclate ou un autre. Mais sans ça, c’est très très difficile.

Même si demain je fais des millions de vues, si je rentre pas dans leurs codes, ils vont m’éteindre, me mettre des barrières.

 

Tu es entouré de tes proches, de tes amis, tu es apprécié… c’est important pour toi ?

Bien sûr. Tout seul tu fais rien, tout seul t’as envie de rien… c’est des trucs qui se partagent. C’est les retours qui font que tu t’accroches, sinon j’aurais jeté l’éponge depuis longtemps.

Je me suis déjà arrêté, j’ai fait des pauses, en vrai je voulais arrêter, mais c’est plus fort que moi, ça colle à la peau. Quand tu fais un truc et que tu trouves que c’est tueur, t’as envie de savoir les gens ils en pensent quoi. Accro aussi au retour des gens, c’est un truc de fou !

 

Un rappeur s’arrête jamais il fait des pauses…

Même si tu veux arrêter ça revient au galop y a plein des rappeurs qui ont arrêté un an, deux ans et t’en as qui disent c’est des coups de promo. Mais des fois t’as vraiment envie d’arrêter, mais ça revient c’est plus fort que toi.

Moi j’ai pas envie d’arriver à 60 ans et me dire j’aurais pu mais je l’ai pas fait.

Je préfère arriver à 60, 70ans et être rouillé tellement j’ai fait et me dire au moins j’aurais essayé.

La meilleure façon de connaitre l’échec c’est d’abandonner avant d’avoir réussi !

 

On voit dans tes morceaux que tu fais passer certains messages. Tu fais du rap avec cet objectif ou tu  cherches pas nécessairement à faire passer un message ?

A la base, le rap, attention pas le rap de nos jours qui ambiance, LE rap, pour moi c’est de la revendication. En vrai, t’es pas content quand tu rappes ! Pour moi, la base, le message il est là, tu revendiques, tu dis ce qui va pas au quartier, pourquoi… Parce qu’on est délaissés, c’est notre art à nous à la base, et on n’est pas content normalement.

Maintenant tout ça a changé, parce que c’est rentré dans la catégorie « musique » et la musique c’est fait pour quoi ? C’est fait pour divertir, pour être joyeux. Et le mélange est pas mal, c’est ce que j’essaie aussi de faire aussi des fois, de mettre une instru joyeuse avec des textes qui font réfléchir quand même … faut jouer avec les extrêmes !

 

Et dans les nouveaux morceaux que tu fais, tu as commencé à utiliser le vocodeur. Que penses tu des artistes qui utilisent ce procédé ? Tu es fan ou pas ?

Fan je dirais pas … je me porte très bien sans. On a beaucoup critiqué le vocodeur au début, moi je l’ai déjà utilisé en 2011 2012. On l’a critiqué mais en vrai c’est pas mal. Au fond les rappeurs on aime bien la mélodie aussi. Quand on veut pousser un peu la mélodie et qu’on sait pas chanter, quand y a pas l’autotune, c’est difficile.

C’est pour ça que je trouve que c’est bien pour le rap, ça te permet aussi de modifier ton écriture.

 

Le fait d’être père ça te fait écrire différemment, faire du rap différemment ?

Un peu ouais … je limite les insultes.

Après y a pas que le fait d’avoir mon fils. J’ai rencontré Oxmo Puccino et y a eu une petite remise à niveau de ce côté-là !

Parce qu’il m’a dit t’as le truc, mais les textes tu te prends pour qui… Il m’a dit « moi tous mes textes je peux les rapper devant ta mère ».

Et ça m’a fait réfléchir de fou… à chaque fois que j’écris un texte j’y pense.

Et même les textes où j’insulte, j’y ai pensé (rires).

Quand c’est un Monsieur comme lui qui te le dit tu le prends différemment ça a plus d’impact.

J’entends toujours sa voix avant d’écrire un texte.

 

T’aimes quoi chez Oxmo ?

L’homme, le parcours, il est resté lui-même, authentique. On a un ami en commun, et je sais qu’il a un œil sur moi, il avait laissé un petit commentaire à mon pote quand j’ai sorti thé à la menthe, « c’est bien y a un peu moins d’insultes mais ça manque encore de lexique encore… dis lui qu’il ouvre des bouquins ».

C’est ça que j’aime chez lui, il est cash.

C’est un grand Monsieur, il a fait beaucoup pour le rap, pour les jeunes.

Nekfeu, ces rappeurs, c’est lui qui les a structurés à la base, aujourd’hui c’est des incontournables. Nekfeu c’est un rappeur atypique, lui il a ramené un truc de fou, tu peux être un bouffon, un étudiant, qui tu veux, tu sais kicker, tu kickes. Pas besoin de dire nique ta mère, t’as pas besoin de dire que tu vends de la drogue, joues avec les mots, amuses toi, ça va tout seul. Et depuis lui y en a plein comme lui qui ont pété…

(Visionnage extrait IAM)

 

2 choses sur lesquelles je voudrais revenir. Akhenaton parle de demain. « On regarde devant sans se projeter trop loin… on a appris avec l’âge on apprend à aimer le jour qui est entrain de se dérouler sous nos yeux »…

C’est moi ça…. J’ai pas peur de demain moi, je sais qu’il y aura toujours la solution de toute façon !

 

Ensuite, d’un point de vue plus artistique, plus technique sur la fabrication des morceaux il parle des  couplets de 32 ou 36 mesures dans le rap. Toi c’est ce que tu fais dans tes morceaux, c’est rare voire insensé. Alors qu’aujourd’hui avec 8 ou 16 mesures on te fait un tube …

Oui c’est vrai …y en a beaucoup qui font ça, et en plus ils n’écrivent même pas leur texte…

 

Ce clip à Marseille tu peux nous en parler ? (Belvé dans le verre)

J’y suis allé sur un coup de tête, et j’ai rencontré des personnes super.

Une belle expérience ce clip à Marseille… tourné dans le quartier Maison Blanche, un des quartiers les plus défavorisés de Marseille.

La moitié des trucs que je fais c’est sur un coup de tête…

 

T’as pas l’impression que t’as changé ta façon de rapper ?

Si. Je me suis adapté aussi.

C’est plus les mêmes instru je peux plus rapper comme avant.

Tu me mets une prod old school je peux toujours débiter comme avant, mais là sur les instru  de maintenant faut beaucoup plus être dans les temps, tu peux plus rapper comme avant de toute façon.

Moi je trouve que ce qui manque c’est le punch. Tu vois certains rappeurs, tu les écoutes ils te réveillent carrément, tu te dis il est trop chaud lui !

Aujourd’hui on dirait qu’on vit bien, on dirait qu’on est tous bien, tout va bien…mais ça c’est quoi ? C’est eux qui veulent te vendre ça, ils veulent pas te vendre la misère, sinon qui va écouter ? Nous oui, mais qui d’autre ? Si t’écoutes les rappeurs qui percent, c’est ceux qui vendent du rêve, la belle vie… Nous on avait pas toute cette influence des clips, nous ce qui nous donnait envie de faire de l’argent c’était les films, scarface, mais c’était pas la musique, le rap.

 

Quels sont tes futurs projets ?

Pour le moment je voudrais envoyer un max de contenus, faire une mixtape gratuite que sur Youtube, j’ai des sons de côté, du coup je vais tous les cliper et laisser tourner sur Youtube.

Je fais un son, il est bon donc j’ai pas envie de le sortir sans clip.

Je peux pas tout mettre sur le rap non plus, j’ai une famille, j’ai ma vie… je gagne rien pour le moment à part du plaisir ! Avant ça me bloquait même au niveau de la motivation et de l’inspiration parce que j’avais cette barrière là. Maintenant c’est plus le cas, je peux sortir des sons avec le clip, parce que j’ai mon pote qui m’aide là-dessus.

 

On peut te souhaiter quoi ?

Une longue vie …. Une longue vie heureuse, inshaAllah !

 

 

 

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